Les Clans Soumis

L’ancien traité qui liait la Carmélide à Kaamelott était bien loin !

Léodagan, jadis, avait tout obtenu de son gendre Arthur : souveraineté monétaire, militaire, justice autonome… Souvent inspiré par les principes politiques sans compromis de son épouse Séli, il avait réussi un tour de force peu commun : placer son pays sous la coupe d’une fédération sans rien fédérer du tout qui ne lui appartint.

 © Pascal Chantier

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Rien ! Et tous ses privilèges d’avant − à part quelques uns véritablement trop barbares pour subsister − avaient été conservés, sous prétexte de tradition et d’identité. Kaamelott lui avait apporté, de son côté, tout un tas de rétributions diverses visant à promouvoir la protection de son territoire ; Léodagan de Carmélide, obnubilé par la défense et toutes les technologies − chères − qui s’y rapportent, avait tout balancé dans la fabrication de tourelles et d’engins de siège, bien qu’il n’eût jamais projeté d’assiéger qui que ce soit. Il profitait de son rattachement au Royaume de Logres tant qu’
il pouvait et, en échange, ne lui rendait rien. Les réunions de la Table Ronde étaient le seul folklore arthurien auquel il acceptait de se livrer, à condition, bien sûr, que cela ne lui prît qu’un temps minime et ne lui coûtât rien.

Aurait-on pu humilier Léodagan de Carmélide plus sûrement qu’en lui ôtant sa souveraineté militaire ? Aurait-on pu lui asséner coup plus sévère qu’en démantelant sa chère armée ? Pire, pouvait-on le placer en situation plus inconfortable qu’en le livrant, affaibli et humilité, aux sarcasmes de son père Goustan le Cruel ?

Ultime péril : il vivait à présent confiné dans sa forteresse de Carmélide, face-à-face avec son épouse Séli, à la compagnie de laquelle il ne pouvait maintenant plus se soustraire. Lancelot et son putsch lui auraient été indifférents s’il n’en avait pas tant subi les conséquences… il regrettait cependant les heures où son gendre était sur le Trône de Bretagne ; vivre à présent sous le glaive insensé d’un Chevalier narcissique et illuminé lui promettait des instants pénibles, et son mépris des causes se trouvait, chose rare, bien fragile face à son grandissant besoin d’action.

Des tourelles. Des tourelles, des tourelles et encore des tourelles. Il y a pratiquement plus de tourelles en Carmélide que d’habitants. Et cette tendance avait évolué jusqu’au coup d’État de Lancelot : entre le peuple de Carmélide qui n’avait de cesse de déserter sa terre natale au profit de gouvernements plus souples et modernes − comme Kaamelott − et les tourelles qui continuaient à fleurir, on commençait à avoir du mal à trouver suffisamment de main d’œuvre pour assurer leur entretien, sans parler des roulements de garde qu’elles exigeaient.

Les tourelles de Carmélide étaient devenues une célébrité dans tout le royaume ; auraient-elles produit quoi que ce soit de négociable, le pays tout entier aurait connu une expansion florissante. Malheureusement, elles ne produisaient rien. Pire, plantées dans le sable des côtes, il y a bien longtemps qu’elles avaient découragé toute tentative d’invasion par la mer : bien mal habile capitaine aurait été celui qui aurait fait cap sur la Carmélide avec l’espoir concret de percer une pareille muraille !

 © Pascal Chantier

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Pourtant, les tourelles avaient continué de pousser jusqu’à ce que Lancelot grimpe sur le Trône d’Arthur, et seul un évènement de cette ampleur avait pu stopper leur propagation. Léodagan de Carmélide ne s’était pourtant pas attelé à une entreprise de si grande envergure par vocation artistique, pas plus que par simple folie, non… Tout simplement, le caractère inflexible du Sanguinaire se manifestait par le biais de ces tourelles : s’il avait pu, il aurait resserré les mailles de son curieux filets jusqu’à ce que le moindre hérisson soit immanquablement détecté et transpercé d’un carreau d’arbalète à sa simple tentative de pénétration du
territoire de Carmélide, cette Carmélide où, tout simplement, on entre pas. Personne. D’ailleurs, Léodagan s’était toujours étonné qu’on puisse le lui reprocher. Il avait pourtant signé un traité de libre passage pour tous les peuples fédérés de Logres. Pourtant, à la question : « Pourquoi est-ce si difficile de rentrer chez vous ? », il n’avait qu’une réponse. « Pour commencer, vous n’avez rien à glander chez moi. Est-ce que je vais chez vous, moi ? Non. »

Lancelot n’imaginait pas régner sans Guenièvre à ses côtés. Même, il avait conscience que le spectre de Guenièvre, qui hantait son esprit jour et nuit, l’empêchait de se donner corps et âme à la Quête du Graal. Partout, la forteresse de Kaamelott portait les signes de sa bien-aimée ; partout, un objet, une pièce, une allée des jardins lui rappelait ses années au service du Roi Arthur, pendant lesquelles il avait, tous les jours, côtoyé celle qu’il avait toujours aimé en secret.

Guenièvre, elle, avait en mémoire leur vie en forêt, quand elle était partie, après une ultime trahison de son époux, avec Lancelot dans son camp retranché. Du temps que son amant organisait son armée séparatiste − celle-là même qui, plus tard, renverserait la Fédération d‘Arthur −, elle avait attendu, des semaines, des mois, regardant Lancelot devenir chaque jour un peu moins sensé, un peu plus malade. Elle l’avait vu passer tous les caps de sa folie tyrannique, jusqu’à le surprendre, même, à partir tout seul ou se lancer soudain à la poursuite d’un personnage en noir que personne à part lui ne voyait jamais.

Aujourd’hui, Guenièvre avait peur. Elle se souvenait du jour où Lancelot avait pénétré dans Kaamelott par la rivière souterraine, et où il l’avait assomée d’un coup de poing. Elle se souvenait qu’il l’avait séquestrée… Et même si, à présent, elle recevait chaque deux jours une missive de Lancelot, l’invitant à le rejoindre pour redevenir, à ses côtés, Reine de Bretagne, même si elle avait bien entendu dire que c’était Lancelot qui avait tiré Arthur des griffes de la mort au jour de son suicide, elle se cachait chez son père, en Carmélide, et attendait patiemment que Lancelot desserre son étreinte. Quant à ses parents, ils s’étaient persuadé qu’elle était folle, à la voir refuser la main d’un Souverain. Quelle femme courtise-t-on autant ? Qui peut prétendre être Reine d’un Roi un jour, et Reine de son rival le lendemain ? C’était inespéré. Mais Guenièvre se terrait. Et elle continuait à refuser Lancelot, attisant chaque jour un peu plus sa colère, prenant le risque qu’il s’en prenne à la Carmélide toute
entière.

Le Royaume de Logres Continental était devenu la terre de tous les espoirs.

 © Pascal Chantier

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Éloigné du centre névralgique du gouvernement de Lancelot − Kaamelott − et séparé de lui par le bras de mer que les romains appellent Fretum Gallicum, le continent décourageait les forces de Lancelot. Trop vaste, il était pratiquement impossible d’y mener des recherches ; les dialectes s’y étaient multipliés, les traditions séculaires avaient subsisté : l’influence du Royaume Îlien y était, parfois, à peine perceptible.

Pour Lancelot, il régnait un tel mystère sur ce continent − qui était pourtant sous son joug − qu’il en était venu à se persuader qu’Arthur s’y cachait. Bien que personne ne lui donnât le moindre renseignement étayant cette théorie, il s’était mis à nourrir ce fantasme, globalement parce que c’est là-bas qu’il aurait été se cacher de Kaamelott, lui-même, si le besoin s’en était fait un jour sentir.

De plus, il savait qu’Arthur y avait des alliés. Le Chevalier Bohort, après le putsch, avait décidé de rentrer sur ses terres, à Gaunes. Il y avait aussi le Duc d’Aquitaine, qui avait toujours manifesté une sympathie pour Arthur. Il y avait Vannes, le fief du Chevalier Karado et de Mevanwi, l’ancienne amante du Roi… Oui, Arthur pouvait avoir trouvé vingt refuges sur le continent. Et Lancelot avait envoyé ses troupes, les mêmes que celles désignées pour porter la nouvelle du coup d’État, chez les anciens représentants continentaux de la Quête du Graal.

En vain. Arthur n’y était pas. Ou alors y était-il ? Il aurait un homme par acre de terre pour l’y dénicher. Lancelot avait aussi envoyé des espions, espérant qu’une conversation trahisse, un jour, la cachette de son rival… Rien. Si Arthur était chez Bohort ou chez le Duc d’Aquitaine, il y était si secrètement dissimulé que même les servantes, la garde ou les métayers ne prononçaient jamais un mot à son sujet. Lancelot, sentant le continent se soustraire à son autorité, l’imaginant même se moquer de lui et de l’absence d’Excalibur à sa ceinture, nourrissait une rancune grandissante. Il se promettait à lui-même de se débarrasser par les flamme de ce relief de l’ancienne Fédération, comme on ampute un membre qui ne répond plus aux ordres.